La Disparition de Joseph Mengele / Olivier Guez. - Grasset, 2017

C’est pour un étrange voyage que nous embarque le roman d’Olivier Guez, celui des 30 ans d’exil en Amérique du Sud d’un certain Joseph Mengele, médecin SS tristement célèbre. Nous le suivons dans sa cavale depuis son arrivée en 1949 dans une Argentine péroniste, depuis longtemps en adoration devant le nazisme et le fascisme, au point même d’organiser des itinéraires d’évacuation avec la complicité de fonctionnaires européens corrompus, jusqu’à sa décrépitude dans ses derniers refuges brésiliens. C’est alors un Mengele apeuré, stressé, colérique, malade, paranoïaque (mais jamais pris de remords) que nous montre le romancier. Le tournant étant sans doute en 1959 avec la crainte d’une extradition qui l’oblige à fuir au Paraguay puis en 1960 avec l’enlèvement d’Adolf Eichmann par le Mossad qui le contraint à se terrer au Brésil.
Dans une adroite reconstitution, sont très bien montrés les puissants soutiens dont il bénéficie, les modes de communication avec l’extérieur, les hasards de l’histoire qui font que les recherches sont abandonnées au moment où il était sur le point d’être découvert. L’évolution psychologique de Mengele est finement décrite même s’il nous est bien impossible de discerner de façon sûre la part de réalité et la part d’imaginaire. C’est assez bien fait. 

Avis : **

L'Insoumise de la Porte de Flandre / Fouad Laroui. - Julliard, 2017

Fatima Bencheikh vit à Molenbeck (Bruxelles). Brillante étudiante, de parents marocains, elle décide d’elle-même de porter hijab et djellaba noirs et d’interrompre ses cours. La chose a de quoi surprendre car elle ne fait pas la prière, ne fréquente pas la mosquée. Fatwi la considère comme sa promise, attend l’heure du « viol légal » et, d’ici là, veille à distance à ce qu’elle se comporte avec dignité, c’est-à-dire selon la conception de la décence véhiculée par une certaine forme d’islamisme rétrograde. Mais peut-être que Fatima cache un secret, peut-être n’est-elle pas ce qu’elle paraît, « une moukère en burqa », une femme soumise.
Laroui dans ce court roman qui ressemble davantage à une longue nouvelle explore ses sujets favoris, dénonce les faux dévots, l’oppression de la femme musulmane, en teintant son propos d’une discrète touche d’humour. Comme d’ordinaire, la lecture est facile, c’est d’une bonne tenue sans être un chef-d’œuvre mais occupe une place salutaire dans la production littéraire.

 Avis : **

Notre vie dans les forêts / Marie Darrieussecq. - POL, 2017

Marie travaille pour une unité psychiatrique non médicamenteuse. Son père a été tué par son grille-pain, sa mère est décédée d’un autre accident domestique d’origine électrique quand elle en avait 16. Nous sommes dans un monde où règnent les drones, les robots espions, le génie génétique. Les humains les mieux considérés disposent d’un clone maintenu artificiellement en vie pour servir de matériel de rechange. Et ça tombe bien car Marie a déjà perdu un poumon, un rein et un œil. Pourtant ce qui la chiffonne c’est qu’elle ne voit pas trace des prélèvements sur son sosie. Elle décide alors de s’enfuir et de rejoindre dans la forêt des fugitifs qui se sont assignés la tâche de libérer les doubles, ces êtres inertes qu’il va falloir réanimer. Il pouvait y avoir effectivement un sujet à traiter mais rien d’excitant ici : le style est plat, ça manque de profondeur, l’ambiance nécessaire n’y est pas, c’est assez prodigieusement pauvre voire un peu niaiseux. Bref, on s’ennuie ferme. A propos d’ennui, jugez donc de la puissance que peut atteindre les phrases de l’auteur : « L’ennui est une sorte de toile dans laquelle on s’empêtre, un suaire, des bandelettes. » Remarquable, non ?

Avis : *

Un Vautour autour du lit / David McNeil. - Gallimard, 2017. - (Blanche)

« Les patients aiment bien que les infirmières soient jolies, mais ce n’est pas vraiment la raison pour laquelle ils tombent si souvent malades, c’est seulement la raison pour laquelle ils supportent un peu mieux leur maladie. » p. 29
Lui qui se définit comme claustrophobe va devoir fréquenter longuement les hôpitaux. Déjà recousu de partout, victime par le passé d’un delirium tremens, ¾ d’un poumon enlevé en raison de sa consommation de trois paquets de tabac par jour, affublé d’une prothèse du fémur, voilà que David McNeil développe une tumeur cancéreuse de 7 cm à l’œsophage. Parolier pour de nombreux et célèbres chanteurs, écrivain, accessoirement fils du peintre Marc Chagall, il narre, dans ce récit ô combien autobiographique, ce dur passage de sa vie marqué par les endoscopies, scanners, par trois mois épuisants et douloureux de chimio et de radiothérapie. A l’image d’un Pierre Desproges et de son savoureux « Plus cancéreux que moi, tumeur ! », il manie avec maestria l’humour et la dérision. Il a, c’est évident, un vrai sens de la formule, du bon mot. Les souvenirs (l’esprit vagabonde), les points de vue (qui s’emballent de temps en temps et digressent), le vécu hospitalier (souvent terrible), les rêves délirants et les dialogues avec les anges (sous l’effet de la bienfaitrice morphine) sont intriqués. Au final, l’humour, politesse du désespoir, apparaît un peu fanfaron, un peu forcé. C’est inégal, ça part un peu dans tous les sens, impression que cela aurait pu mieux se tenir même si on se laisse porter par certains passages.

 Avis : **

Un Fantôme américain / Hannah Nordhaus. - Plein jour, 2017

« Je crois aux fantômes. Je crois au pouvoir du passé. Je crois que nous pouvons être hantés. » p. 352
Dans les années 1970, un hôtel de Santa Fe (Nouveau-Mexique) portant le nom d’Auberge du repos connaît de multiples manifestations d’un fantôme qui harcèle personnel et clients. Il s’agirait de Julia Staab revenant dans ce qui fut sa maison de 1882 à 1896. L’auteur, étant son arrière-arrière-petite-fille décide de découvrir qui elle était, ce que fut sa vie et celle des siens. Nous nous retrouvons ainsi dans le milieu des juifs-allemands émigrés en Amérique lors de la seconde moitié du 19ème siècle, dans ce qui n’est pas encore un état américain et où se côtoie une population bigarrée comportant nombre d’Hispaniques et d’Indiens. C’est l’histoire d’une jeune fille distinguée égarée en plein far west… On assiste au développement de Santa Fe après 1880 : arrivée du train, de l’éclairage public au gaz, de la première ligne de téléphone, construction de la cathédrale… On se rend compte de ce qu’était encore l’état déplorable de la médecine, de ce que fut la naissance et le développement du spiritisme… La stature d’Abraham Staab (d’indigent il deviendra l’un des hommes les plus riches et les plus influents du Nouveau-Mexique), le mari de Julia, permet à travers la presse locale et les journaux de particuliers de deviner Julia en creux. Et puis, petit miracle, il existe un journal intime de l’arrière-grand-mère de l’auteur couvrant deux années. Auteur qui ne renonce à rien dans sa quête, sa volonté démesurée de savoir et de comprendre, ni au test ADN, ni à la bagatelle d’une demi-douzaine de visites à divers médiums. C’est que, au-delà d’un travail scientifique d’analyse des textes et du contexte de l’époque, elle recherche comme une perception intuitive, une communication d’âme à âme. Comme pour illustrer l’idée qu’émigrer ce n’est pas changer de lieu mais changer d’histoire, dans un douloureux parallèle avec celui des pionniers américains, nous assistons aussi, en Europe, à l’holocauste et à la disparition d’une partie de la famille. J’adore la démarche, la richesse de la matière brassée, la force d’évocation et les réflexions un tantinet vertigineuses que cela entraîne. Passionnant ! 

Avis : ***

Calpurna et Travis / J. Kelly. - Ecole des loisirs, 2017. - (Médium)

Dans le premier opus, Calpurnia affirmait sa curiosité de scientifique, en butte aux us de l'époque qui la souhaiterait docile et absorbée par les tâches ménagères. Le nouveau siècle est là, 1900 apporte son lot de nouveautés mais Calpurnia a toujours du mal à faire entendre ses aspirations, même au sein de sa famille. Patiemment, inlassablement, elle observe les phénomènes naturels et les animaux (« Toutes les formes de vie s'imbriquaient les unes dans les autres, et il ne fallait en négliger aucune ») ; expérimente au côté de son grand-père (« On apprend davantage de ses échecs que de ses victoires. Et plus l'échec est spectaculaire, plus la leçon est édifiante. ») ; et comprend que son indépendance financière sera la condition de sa liberté. 
Son petit frère Travis, éternel sauveteur d'animaux en détresse, au « visage rayonnant de bonheur, à désarmer un régiment », accompagne sa sœur dans ces péripéties. Il lui vole véritablement la vedette, car si l’on avait aimé la naissance d'un esprit audacieux dans Calpurnia, l'association faite ici entre esprit froid, méthodique et sciences la rend plus insensible, davantage préoccupée par son devenir que par celui de ses sujets d'observation, et même de son frère.
Voir la notice

Plage réservée ! / S. Lescaut. - Le Grand jardin, 2017

Madame Ornithorynque décide d'aller à la plage avec toute sa marmaille. Une sacrée organisation ! Et l'heure n'est pas encore à la détente puisque tous les animaux déjà installés les rejettent : « Pas de bec ici » ; « Pas de poils ici » etc etc. Pas facile d'entrer dans les cases lorsqu'on est ornithorynque ! Surtout face à des obtus... « Dans quel monde on vit ?! » s'insurge Madame Ornithorynque.
Mais on peut compter sur elle pour mener sa troupe -7 enfants ornithorynques avec chacun leur lubie, leur réparti répétitive- à bon port. Mieux : elle ouvrira une plage pour tous, accueillante et tolérante !
Le propos est joyeusement relayé par une illustration aux détails irrésistibles, dans une mise en page bousculant elle aussi les cadres.
Voir la notice

Mon caméléon / Francis de Miomandre.- L'Arbre vengeur, 2017. - (L'Alambic)

« Il y avait entre lui et moi un lien mystérieux, que je ne puis expliquer, que je comprends à peine, et qui ne saurait, malgré le temps, être tout à fait détruit… » p. 177
Simultanément traducteur, critique et romancier, Francis de Miomandre, un prix Goncourt 1908 bien oublié, nous raconte, dans cette réédition de l’édition de 1938, son compagnonnage avec un caméléon dans les années 1920. Un animal qui par son étrangeté concurrence l’ornithorynque. Il le baptise du nom de Séti, le nom de deux pharaons de la 19ème dynastie, il faut bien cela pour un être d’une telle élégance, et se livre durant trois ans à une contemplation éperdue, le laissant libre dans son appartement ou lors de ses sorties. Vous saurez absolument tout des mœurs et aspect du caméléon. C’est que le corps de Séti est l’objet de changements de couleur et encore plus de changements de forme incroyables. Sans parler de son appareil oculaire extravagant ou de cette langue qui se déploie à une vitesse ahurissante. L’auteur établit une telle connivence qu’il ne peut partir en vacances sans Séti voire provoque quelquefois des déplacements principalement pour lui, son besoin de soleil ou la nécessité de varier ses menus d’insectes. Ce livre improbable, véritable hymne à la beauté du caméléon, est hypnotisant. Miomandre a un vrai talent de conteur (équivalent d'un Bill Bryson aujourd'hui). Il a une écriture très fluide, pleine de charme, il se livre à un récit nonchalant agréablement décousu, comme écrit au fil de la plume. Quatre-vingt ans après sa rédaction, il y a vraiment urgence à relire ce texte original d’un extraordinaire observateur et styliste.
Voir la notice

 Avis : ***

Chapeau les singes ! / S. Alzial ; S. Touache. - Sarbacane, 2017

Quelle drôle de déconvenue pour ce marchand de passage dans la jungle : à son réveil, les singes hilares sont coiffés de ses chapeaux, chapardés dans sa charrette ! Une ruse bien menée et le voici sorti d'affaire : il repart avec son précieux chargement.
Même configuration des années plus tard, avec le petit-fils de ce marchand qui voit ses casquettes disparaître. Fort de l'expérience de son grand-père (mais un peu tard), il tente la même ruse.
Voici une joyeuse facétie orchestrée par une chorégraphie mimétique, mise en scène de façon variée dans une illustration colorée et saturée. 

Frère et soeur / Esther Gerritsen. - Albin Michel, 2017. - (Grandes traductions)

Dans son enfance, logeant dans une chambre au sous-sol, fille de marchands de fruits et légumes, Olivia se sentait à l’étroit. Aujourd’hui, à 53 ans, mariée, deux enfants, elle se consacre avec ferveur à son travail qui consiste à sauver des entreprises. Elle est directrice financière dans une entreprise familiale, la Vaisselle Kyvon, qui vend donc de la vaisselle ainsi que de l’équipement ménager. Une vie bien lisse et bien réglée. Sauf que… Son frère aîné Marcus qu’elle a quasiment perdu de vue lui téléphone. Diabétique et ne suivant guère les recommandations des médecins, on va l’amputer d’une jambe. Olivia, ressentant de la culpabilité à son égard, lui propose de loger chez elle durant sa rééducation. Marcus va générer une belle perturbation dans la famille, déstabilisant Olivia et faisant éclater ses belles certitudes au point que c’est elle qui semble soudain amputée de quelque chose. Un très court roman un peu théâtralisé (l’auteur est aussi dramaturge) sur les rapports familiaux. Une petite mise en scène sympathique mais rien de fabuleux.

Avis : **

Ce qui n'a pas de nom / Piedad Bonnett. - Métailié, 2017. - (Bibliothèque hispano-américaine)

« Ça a été dur, vraiment dur. Ça fait trois ans que mes neurones ne répondent plus. » p. 68
Poétesse et dramaturge colombienne reconnue, Piedad Bonnett livre ici un court récit autobiographique. Son fils, Daniel, s’est jeté dans le vide depuis le dernier étage de son immeuble. Daniel, 28 ans, était étudiant en Master à l’Université de Colombia à New-York et se battait au quotidien pour une vie normale. Tardivement, avait été détectée une schizophrénie dont le déclencheur pourrait avoir été un traitement contre l’acné. Sa mère raconte ce qui suit le suicide ainsi que les questionnements autour des dispositions à prendre (enterrement ou incinération ? acceptation du don d’organes ou pas ? cérémonie religieuse ou pas ?), puis revisite les années précédentes et les signes précurseurs (crises délirantes, bouffées paranoïaques). Elle refuse la consolation. Faire son deuil ne peut consister à se contenter d’accepter, à s’apaiser, à passer à autre chose, à tourner la page. Il faut au contraire creuser, gratter la plaie, essayer de comprendre, s'attarder sur la page blanche. Paradoxalement le seul moyen de cautériser. C’est d’une beauté sombre et étouffante, dans une langue sans effets, froide, analytique, marquée par un athéisme affirmé. Pauvres humains qui n’avons que les mots pour maintenir encore un peu nos morts dans le monde des vivants ! Les morts n’ont que la force que leur accordent les vivants écrivait Javier Marias. Un texte de Piedad Bonnett qui vaut qu’on s’y arrête.
Voir la notice

 Avis : **

Les Histoires de Franz / Martin Winckler. - POL, 2017

La famille Farkas est une famille recomposée : Il y a Abraham médecin généraliste et responsable de la maternité de Tilliers, il a fui pour les Etats-Unis puis la France l’Algérie où sa femme est morte dans un attentat, son fils Franz un ado bourré d’acné qui se cherche, Claire assistante et nouvelle épouse du docteur, sa fille Luciane, plus âgée que Franz, en quête de son autonomie.
Nous sommes entre 1965 et 1970. Par certaines pratiques chirurgicales ou la distribution discrète de la pilule à des mineures, Abraham se met dans l’illégalité, tandis que Claire milite clandestinement pour l’émancipation sexuelle des femmes avec une Sœur Evangéline qui décoiffe. En trame de fond, la Guerre d’Algérie, la tristement célèbre manifestation du 17 octobre 1961, Mai 1968, l’affaire Gabriel Russier (du nom de cette enseignante amoureuse d’un de ses élèves âgé de 16 ans, incarnée au cinéma par Annie Girardot en 1971)…
Mais ce second volet de cette suite romanesque porte principalement sur le passage de Franz de l’adolescence à l’âge adulte (pollutions nocturnes, érections incontrôlées, premiers amours, premières déceptions amoureuses, participation à une école expérimentale…) Ce roman polyphonique lui donne beaucoup la parole notamment à travers le journal qu’il écrit à son moi-du-futur de peur d’être à nouveau amnésique (il a perdu la mémoire de ses premières années dans l’attentat qui a tué sa mère) ainsi qu’à travers ses essais littéraires. Il y a bien d’autres narrateurs, y compris la maison familiale elle-même, lourde de ses secrets passés.
L’auteur doit faire attention à ne pas vouloir inclure à tout prix tous les symboles de la période dans son texte sous peine de virer aux clichés. Le livre, en dépit de ses plus de 500 pages, se lit facilement et vite. Lecture agréable. Pas beaucoup plus à en dire néanmoins. Un 3ème volet de l’autre côté de l’Atlantique est annoncé puisque Franz est sur le point de partir un an en Californie dans le cadre d’un programme de l’American Field Corps (structure qui organise des séjours éducatifs).

 Avis : **

La Serpe / Philippe Jaenada. - Julliard, 2017

Dans un livre plus court que son précédent (seulement 625 pages cette fois-ci), Jaenada oriente le projecteur sur le nommé Henri Girard, sacré drôle de type ! Il est issu d’une lignée prestigieuse de bourgeois, châtelains en Dordogne, à Escoire (12 km de Périgueux). Son père, négligé, dénote un peu dans la famille et sa mère, anarchiste et athée, la honte de la famille, décédera rapidement de la tuberculose sans que les Girard n’acceptent de lui verser une aide financière pour ses soins. Henri est un gosse de riche, rebelle, en rupture, et sa vie sera pour le moins agité. Il fera quatre mariages, dilapidera en un rien de temps l’énorme héritage de son père, s’enfuira en Amérique du sud pour se refaire, y fera pléthore de petits boulots et rentrera en France misérable, connaîtra alors le succès littéraire avec son roman Le Salaire de la peur sous le nom de Georges Arnaud, adapté au cinéma par Clouzot, palme d’or à Cannes en 1953, outre romancier deviendra journaliste pour défendre les justes causes… Quelle vie ! Reste juste un détail…
En 1941, à 24 ans, il est accusé d’avoir occis son père, sa tante et la bonne à coups de serpe sur le crâne. Il réussira à ne pas être condamné grâce à la défense de Maurice Garçon, le plus grand avocat du 20ème siècle pour certains. Cette vie est racontée de façon brillante dans les 200 premières pages qui suffiraient pour former un livre emballant, mais c’est qu’il en reste plus de 400 ! L’auteur va passer 10 jours sur place, voir les lieux, potasser les archives. Il s’empare de cette matière, la pétrit avec délectation, s’arrête sur les moindres détails, se torture l’esprit, cherche les failles (car dans celles-ci peut percer la lumière) jusqu’à l’obsession et propose au final une autre hypothèse que celle du coupable idéal. Pas très convaincante au départ et puis… Bizarrement il fait le choix de modifier le nom de famille de la personne concernée pourtant bien connue notamment des auditeurs de l'émission L'Heure du crime de Jacques Pradel. Il termine véritablement en osmose avec cette histoire, ces lieux. Comme lors de son précédent ouvrage sur l’affaire Dubuisson, il n’est pas avare en apartés et digressions qui me semblent moins agaçantes (on s’habitue ?) et en ton potache, la construction est peut-être moins fluide, moins réussie, c’est un peu long et redondant sur la fin mais ça suscite tout de même encore sacrément l’admiration. Une immersion pour votre prochain week-end.

Avis : ***

Au-delà de la forêt / N. Robert ; G. Dubois; - Seuil, 2017

D'aucuns racontent que la « forêt très dense et très sombre » abrite « des loups, des ogres et des blaireaux géants. » Mais le père du narrateur, curieux de savoir ce qu’il y a au-delà de la forêt, n'y croit pas. Son plan : confectionner des pains, les échanger à ses voisins contre des briques, puis construire une tour portant loin le regard. Père et fils s'attellent au projet, qui prend forme jour après jour... avant de s'effondrer. Le découragement est profond. Mais l'espoir reste permis.
Dix cerveaux valent mieux qu'un, l'adage est illustré ici -de façon délicieusement rétro- dans un fort esprit de solidarité et d'ouverture à l'autre.

Trouver les mots / G. Abier. - Le Muscadier, 2017. - (Rester vivant)

Puisqu'ils se sont parlé quelques heures auparavant, on le somme d'expliquer, mais comment pourrait-il parler, lui qui a toujours eu du mal à exprimer ses sentiments. Ce qui arrive est tellement inenvisageable, inexplicable, insurmontable, qu'il lui faudra du temps pour le formuler
En attendant que les mots terribles lui viennent et nous parviennent, il explique ce qui le lie à son cousin, leur complicité de toujours, fissurée dernièrement par leur rapport aux filles, l'un impatient, l'autre maladroit se réfugiant dans le virtuel. Il ne sera bientôt plus temps de tergiverser, de tourner autour des mots, il faudra affronter le réel, implacable.
Quelques 50 pages sur l'âge fragile de l'adolescence, où les doutes liés à la construction de soi peuvent se révéler irrémédiables s'ils sont exploités par des personnes malveillantes, avec Internet comme puissant écho.
Mise en garde efficace autant que glaçante.

Robot sauvage / P. Brown. - Gallimard, 2017

Un jour Roz s'éveille, comprend qu'elle est sur une île et va devoir redoubler d'ingéniosité pour survivre dans ce milieu inconnu. Elle a tout à apprendre, d'autant qu'elle est un robot, visiblement non conçu pour ce genre d'environnement. Roz découvre donc la stratégie de survie, dans son aspect matériel. Mais elle tient à se faire accepter par les animaux de l'île, décrypte alors leur langage, commun mais exprimé différemment, et use de l'art du mimétisme pour mieux se faire accepter. Elle découvrira même l'art de la maternité. 
Premier roman d'un auteur que nous connaissions pour ses albums, Robot sauvage, oxymore par excellence, s'attarde sur ce qui fait le sel du vivant, convivialité et solidarité. Un robot, attentif aux autres et respectueux de leurs différences, peut se découvrir ainsi naturellement doué pour venir en aide aux autre.
« J'étais en état de marche. 
Mais vous, mes amis et ma famille, vous m'avez appris à vivre. »

Une journée avec mon petit frère / S. Ahmed Backström. - Cambourakis, 2017

C'est Grande-soeur qui s'occupe aujourd'hui de Petit-frère. Elle doit le déposer à l'école, avant de se rendre en cours. Mais pourquoi s'en tenir à ce programme tristounet ? Et si Petit-frère venait au collège ? « Maternelle ou collège, ça revient au même ! » Après quelques heures, l'ennui guette à nouveau pour tous deux, direction le centre ville ! Bibliothèque, relooking, discussions... tant de découvertes préférables aux « bébés qui se bavent dessus » et aux « devoirs et contrôles ».
Déambulation très plaisante, pleine de liberté et de fantaisie, de ces sœur et frère qui bousculent leur quotidien. L'une a la peau claire, l'autre noire, leurs yeux bleus pointant dans la même direction ou se regardant l'un l'autre avec intensité et complicité.

Y'a rien ! / B. Charlat. - Casterman, 2017

Petite mouette prend les membres de sa famille à témoin, à tour de rôle : malgré ses efforts, Y'a rien dans la cuvette des toilettes. Le lecteur pourra également le constater en soulevant l'abattant. Quelques impatiences plus loin, la famille entière -et le lecteur toujours- pourra s'extasier !
Album cartonné à flaps, simple, léger et humoristique, pour accompagner le tout-petit dans son autonomie.

Le temps des oranges / I. Prochazkova. - Joie de lire, 2017. - (Encrage)

Sa mère est morte il y a quelques mois, et pour Darek, pas question de faiblir : entre son père au chômage aux portes de l'alcoolisme et sa petite sœur dont le handicap mental nécessite une attention patiente et constante, il se doit d'être responsable. Lorsque son père lui demande de l'aide pour retaper des chevaux mal en point et les revendre ensuite, Darek s'investit pleinement, soulagé de voir son père se ressaisir. Il est rapidement sous le charme de ces animaux que son vieil ami qualifie d'anges. Sa voisine Hanka le regarde différemment, lui même se sent grandir... la vie semble reprendre une tournure positive ! Mais son ennemi de toujours le confronte à une vérité insoutenable, qui compromet sa confiance en son père, en la vie, en l'âge adulte. 
Iva Prochazkova donne, avec une grande acuité, à lire ce passage de l'adolescence à l'âge adulte, le corps changeant, le sens des responsabilités, la compréhension de la complexité du monde, douloureuse lucidité chassant la confiance et la naïveté de l'enfance. La narration, externe, est entrecoupée de chapitres flash-back où Darek prend la parole, renforçant notre attachement à ce personnage aussi courageux qu'altruiste, reconnaissant ses erreurs et sachant pardonner. C'est aussi une philosophie de vie qui transparaît, celle du respect de la vie, de toutes vies (encore que le spécisme n'y est pas absent), de l'indulgence, d'une vie simple et sincère, sans course au profit ni compromissions. 
 « Darek pensa soudain que le sentiment le plus typiquement humain était sans doute l'insatisfaction. Mais nous appelons ça l'ambition, et nous en faisons une qualité. » 
« Il avait déjà remarqué que les adultes avait coutume 
de parler pour atténuer le bruit que faisaient leurs actes, 
pour détourner l'attention de l'essentiel. » 

Le dernier cow-boy / G. Kocjan ; L. Renardy. - Atelier du poisson soluble, 2017

C'est une double surprise qui nous attend dans cet album. On se croit en plein western, avec Quickly Lucky en justicier du far-ouest. L'illustration nous donne des indices d'une autre réalité, contemporaine celle-là. Puis on découvre que Quickly Lucky n'est pas à proprement parler « un cow-boy, ni un justicier. » Alors qui est-il ?
La narration brouille les pistes mais une chose est sûre, ce sont des valeurs d'écologie, d'équité, de liberté et de fraternité qui animent ce héros révolté. « Les hommes sont devenus fous de puissance. Ils veulent diriger le vent au lieu de se laisser caresser par lui. »
Gringo, ne vous mettez pas en travers du chemin de ce parangon de justice !